9
La porte de l’eau
Fana quitta donc l’île de Freyja en flagolfière et put ainsi se soustraire au contrôle de l’Homme gris. Plus tard, elle posa le pied sur le continent dans un sympathique petit village nommé Upsgran. Afin de pouvoir saisir le langage de l’endroit, elle laissait toujours une main sur sa boule de métal qui était enfouie au fond de son sac. Elle déambula dans les petites rues du port jusqu’à ce quelle aperçût une auberge à la façade accueillante. Elle y entra et s’informa s’il y avait une chambre à louer. Sans hésiter, la matrone lui remit une clé, mais exigea d’être payée sur-le-champ. Sans discuter, Fana sortit d’une petite bourse de magnifiques cailloux multicolores, tous de forme ovale. À la vue des pierres précieuses, la corpulente propriétaire afficha un sourire radieux et lui en demanda une pour chaque nuit qu’elle passerait dans son auberge. Pour la porteuse de masques, l’affaire était une véritable aubaine, car, dans son monde à elle, sur le continent de l’eau, ces pierres n’avaient presque pas de valeur. Il n’y avait pas non plus, pour ainsi dire, de système monétaire comme tel, puisque, au fil des années, le troc était pratiquement devenu la seule forme de commerce pratiquée.
« Je suis bien sur le continent de la terre, songea Fana en regardant l’aubergiste s’extasier devant les pierres. Ici, on doit accorder beaucoup de valeur à des choses comme l’or, le charbon, le bronze et le diamant. Plus une pierre est remarquable, plus elle a de la valeur… Mmm… intéressant… »
La jeune fille se dirigea ensuite vers l’escalier qui conduisait à la chambre qu’on lui avait désignée et elle s’étonna que tout ce qu’elle voyait fût fait de bois. De la structure de l’auberge jusqu’au lit et à l’armoire qu’elle découvrit en ouvrant la porte de sa chambre, tout avait été scié, taillé ou sculpté dans des troncs d’arbres. Elle avait l’impression d’être au cœur de l’un de ces contes pour enfants que lui racontaient les esprits de la mer lorsqu’elle était petite. Dans ces histoires, d’étranges créatures vivaient à l’intérieur des arbres. Elles étaient décrites comme des bêtes lourdes et velues qui sentaient mauvais. Fana sourit au souvenir de ces contes saugrenus et, absorbée dans ses pensées, elle ouvrit machinalement la fenêtre pour apercevoir, dans la rue, trois villageois se métamorphoser, là, devant ses yeux, en grosses créatures poilues !
— Mais c’est donc vrai ! dit-elle à haute voix. Il y a vraiment des êtres capables d’un tel prodige ! Ça alors ! Mes amis ne voudront jamais me croire !
Maintenant appuyée au rebord de sa fenêtre, la porteuse de masques ne tarda pas à constater que les hommes du village portaient tous d’impressionnantes barbes et que, pour leur part, les femmes avaient les cheveux longs. Les guerriers qui marchaient dans la rue étaient de véritables colosses, en général beaucoup plus costauds que ceux qu’elle avait déjà croisés dans toutes ses aventures. Même les luricans qui lui avaient fait faire le voyage en flagolfière étaient, excepté leur petite taille, assez semblables aux habitants d’Upsgran en ce qui avait trait à la pilosité.
« Mais… mais… qu’est-ce qu’une gorgone de mer peut bien fabriquer ici ? se demanda Fana en apercevant une créature à la chevelure de serpents. Mais comment est-ce possible ? Je dois en avoir le cœur net ! »
Sans attendre, elle sortit de sa chambre et descendit rapidement l’escalier pour sortir dans la rue où elle repéra vite la gorgone qu’elle entreprit de suivre à travers le village. La fille à la chevelure de serpents portait déjà deux sacs remplis de victuailles, mais s’arrêta tout de même devant l’étal d’un boucher pour y acheter des saucisses. Ensuite, elle se dirigea vers la sortie du village pour emprunter un petit sentier qui conduisait en haut d’une colline où se trouvaient les ruines d’une ancienne forteresse.
Or, juste avant de franchir l’arche d’un vieux portique de pierre, la gorgone se retourna subitement vers Fana qui sursauta :
— Alors ? Tu n’as jamais vu de gorgone auparavant ? Oh ! mais oui, ironisa-t-elle, ce sont de vrais cheveux ! Mais où sont donc passés les tiens ?
— Je suis désolée, répondit Fana qui continuait de se rapprocher doucement. Excuse-moi. Je ne veux pas te déranger… Mais j’aurais aimé te poser quelques questions…
— Je n’ai envie de répondre à aucune question, soupira la gorgone, de fort mauvaise humeur. Vois-tu, j’ai un ami qui est très malade et je dois préparer le repas de ce soir ! Alors, si tu veux bien m’excuser, je suis déjà en retard !
— Mais dis-moi seulement… Je croyais que les gorgones de mer ne se nourrissaient que de poissons et de crustacés, insista Fana. Et je vois que tes sacs sont pleins de légumes, de viande…
— Comment sais-tu que je suis une gorgone de mer ?
— Oh ! mais rien de plus facile ! Tes serpents sont blonds ! Et je parie qu’au contact de l’eau ta peau change de couleur, non ?
— Oui, c’est très juste… Tu es bien informée…
— Dis-moi encore, que portes-tu donc devant les yeux ? demanda Fana en pointant du doigt le drôle d’objet.
— Ce sont des lurinettes. Elles me permettent d’éviter de transformer en pierre tous mes amis, expliqua la gorgone qui avait fini par se radoucir.
— Ah oui ? Comme c’est ingénieux ! s’exclama la porteuse de masques, espérant établir une bonne relation avec la gorgone.
Fana fut heureuse de constater qu’elle avait au moins réussi à éveiller l’intérêt de la gorgone, car celle-ci prit quelques secondes pour l’observer des pieds à la tête. En l’examinant ainsi, Médousa pensa que cette jeune fille, quoique importune, n’avait pourtant pas l’air bien méchante avec sa longue robe, ses colliers de coquillages et son petit crâne lisse.
— À mon tour, j’ai une question : sais-tu préparer les carottes ? lança-t-elle.
— Euh… non, je ne sais pas, répondit avec regret Fana, mais j’apprends très vite, tu sais !
— Alors, peut-être que tu sais faire cuire les saucisses ?
— Non plus, je suis désolée. Mais je sais mettre le couvert, servir et desservir les plats comme il faut. Je sais aussi laver très bien la vaisselle… J’adore l’eau !
— Bien, fit Médousa avec un grand sourire, trouvant finalement cette fille bien sympathique. Tu es invitée à dîner et tu es également autorisée à poser toutes les questions que tu voudras… Si tu me donnes un coup de main, bien entendu…
— C’est d’accord, j’accepte ! s’écria Fana, ravie de la tournure que prenait leur rencontre.
— C’est que nous avons du monde à nourrir. D’abord, il y a Béorf. Même malade, mon ami mange comme un ogre. Tu rencontreras aussi Geser qui ne parle que du dragon Maelström, tant il est inquiet depuis son départ. Puis tu verras Sartigan. Comme d’habitude, le maître n’avalera que deux bouchées sans rien dire et il ira vite se mettre au lit.
— Eh bien, cela m’ira ! dit la porteuse de masques en riant. Excuse-moi, je ne me suis pas encore présentée, mon nom est Fana !
— Alors, bienvenue, Fana. Moi, c’est Médousa.
Les deux nouvelles amies pénétrèrent dans l’ancienne forteresse et préparèrent ensemble le repas du soir. Comme elle s’ennuyait beaucoup de Lolya, Médousa prit un grand plaisir à bavarder avec Fana. Elle lui parla longuement de ses amis, sans toutefois lui donner de détails sur les pouvoirs et la mission d’Amos, et elle raconta ses voyages aux quatre coins du continent. À la description que fit la gorgone de la cité de Pégase, Fana fut subjuguée et posa un tas de questions sur la ville des icariens et sur la façon dont ceux-ci vivaient.
Le moment du repas venu, Geser salua l’invitée de Médousa, puis, comme prévu, il ne cessa de parler du dragon Maelström. Quant à Sartigan, il serra gentiment la main de Fana, avala un morceau de pain et disparut aussitôt. Contrairement à ce qu’avait dit la gorgone, Béorf, lui, demeura couché, prétextant qu’il n’avait pas faim. Lorsque Geser eut terminé son assiette, il abandonna les deux filles qui se retrouvèrent en tête à tête.
— Heureusement, Fana, que tu es ici pour me tenir compagnie, dit la gorgone, les soirées sont si tristes depuis que Lolya est rentrée chez elle, que Béorf est malade et qu’Amos est parti à son tour… La vie était beaucoup plus palpitante quand nous étions réunis…
— Ils te manquent beaucoup, hein ?
— Oui, et je trouve le temps long, soupira Médousa. En plus, comme Béorf est le chef du village, il y a toujours des gens qui viennent pour lui tenir compagnie et j’ai parfois l’impression d’être de trop. Puis Sartigan qui parle si peu et Geser…
— Oui, tu avais raison. On peut dire qu’il est vraiment inquiet pour son animal… Comment vous dites déjà ? un dragon ?
— C’est ça, un dragon. Tu n’avais jamais entendu parler de ces créatures de contes et de légendes ?
— Non, car, chez moi, les personnages des histoires ont davantage un lien avec la mer.
— Et raconte-moi à ton tour, d’où viens-tu ? Je t’ai beaucoup parlé de moi, mais je ne sais rien sur toi.
— J’arrive d’un village tout à fait ordinaire, répondit Fana qui se garda de révéler une partie de la vérité. Je suis venue ici pour tenter de découvrir une porte.
— Une porte ? ! Quel genre de porte ?
— Il s’agit de l’entrée d’un passage qui conduit très profondément à l’intérieur de la terre. En aurais-tu entendu parler, par hasard ?
— Franchement, non ! Et pourtant, je peux te dire que j’en ai vu, des choses étranges !
— On dit que cette porte serait recouverte de coquillages de toutes sortes et qu’elle serait gravée des dessins représentant la vie d’une grande princesse de la mer. Toi qui viens aussi du monde aquatique, n’as-tu donc jamais rien entendu à ce sujet ?
Médousa se gratta la tête. Elle espérait trouver un indice qui pourrait aider Fana, mais rien de pertinent ne lui venait à l’esprit. Elle relata des bribes de son aventure à la mer Sombre, puis quelques histoires de kelpies qu’Amos lui avait racontées.
— Et rien qui parlerait de femmes mi-humaines, mi-poissons ?
— Mais oui ! Les sirènes ! s’exclama Médousa. Pourquoi n’y ai-je pas pensé avant ! Il y en a dans la baie, devant le village, et dans le royaume d’Omain d’où est originaire mon ami Amos Daragon. Il a même été témoin de la mort d’une princesse, là-bas !
— Sais-tu exactement où est morte cette princesse ?
— Je crois que c’est dans la baie des cavernes, répondit la gorgone.
— Et comment se rend-on au royaume d’Omain ?
— C’est facile. Tu vas plein sud jusqu’à la mer ! Amos dit que l’endroit est entouré de montagnes très hautes.
— Avec ceci, je pense que je pourrai trouver ce que je cherche ! se réjouit Fana. Maintenant, je dois partir. Merci pour tout, belle gorgone de mer ! Je n’oublierai pas ce que tu as fait pour moi !
— Quoi ? Tu pars déjà ? Mais attends, Fana ! Je…
Devant les yeux hébétés de Médousa, Fana venait de se dématérialiser à travers une bonne brise momentanée.
Grâce aux pouvoirs de son masque de l’eau, Fana avait la faculté de se métamorphoser en bruine pour se déplacer, sur de courtes distances, dans les airs. Ne voulant pas perdre de temps, c’est ainsi qu’elle quitta la vieille forteresse des béorites pour retourner à l’auberge située près du port. Elle se glissa sous la porte de l’établissement et ne reprit sa forme humaine qu’une fois arrivée dans sa chambre. Sans perdre un instant, elle ramassa ses affaires et se dirigea vers le luricanoport d’Upsgran où décollaient et atterrissaient les flagolfières.
— J’ai besoin qu’on m’amène au royaume d’Omain, dit-elle à un petit guichetier barbu.
— Malheurrreusement, ma belle dame, les flagolfièrrres ne volent pas jusque là-bas !
— Même avec ceci ? demanda Fana en vidant tout le contenu de sa bourse sur le comptoir. Et pourrait-on partir… disons… tout de suite ?
Bouche bée et les yeux écarquillés, le lurican fixait les pierres sans répondre à Fana. Il n’avait jamais vu autant de pierres précieuses.
Il s’agissait pour lui d’une fortune considérable, alors que, pour la porteuse de masques, tous ces joyaux ne valaient pas plus qu’un simple sac de billes.
— Vos arrrguments sont trrrès convaincants, mademoiselle ! finit par articuler le lurican. Je vais immédiatement orrrganiser un équipage pourrr votrrre vol. Si vous le voulez, allez-vous mettrrre à l’aise dans la nacelle qui est là, nous devrrrions décoller trrrès bientôt !
— Je vous suis très reconnaissante, répondit Fana en inclinant la tête.
— Mais ce n’est rrrrien, voyons !
« Eh bien ! sur ce continent, il semble que tout s’achète, pensa la jeune fille. Il suffit simplement d’y mettre le prix. Cependant, je me demande comment font les plus pauvres… »
Comme le guichetier l’avait promis, la flagolfière ne tarda pas à décoller et elle survola bientôt le royaume d’Omain. Ayant demandé au pilote de suivre la côte de plus près, Fana repéra rapidement une anse dont les berges, particulièrement érodées, semblaient abriter de nombreuses grottes. Oui, elle se trouvait bien dans la baie des cavernes.
Le dirigeable des luricans posa Fana là où elle l’avait demandé et elle salua de la main l’équipage lorsqu’il s’éleva vers le ciel. Une fois seule, la porteuse de masques déposa toutes ses affaires à l’abri de la marée montante et se mit à examiner le roc à la recherche d’indices qui la conduiraient à une porte. Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi sans qu’elle trouve quoi que ce fût lui indiquant la présence du passage en question.
« Ne perds pas courage, Fana, se dit-elle en s’accordant une pause, il reste encore bien des grottes à fouiller avant de baisser les bras. »
Avant de poursuivre ses recherches, la jeune fille décida de retourner à l’endroit où elle avait laissé ses affaires pour vérifier si elles étaient toujours en sécurité. Quelle ne fut pas sa surprise d’apercevoir alors un bataillon d’une vingtaine d’hommes en armure qui l’attendait devant ses effets ! Sous le commandement d’un gros personnage flasque qui ressemblait à un crapaud pustuleux, des soldats vinrent à sa rencontre et la saisirent par les bras pour l’amener au gros vilain qui semblait cacher quelque chose derrière son dos. Fana avait devant elle le seigneur Édonf avec qui les parents d’Amos Daragon avaient déjà eu leur part de problèmes.
— Qui es-tu et que fais-tu sur mon territoire ? lui demanda sèchement le pustuleux.
La boule de métal dont se servait Fana pour comprendre et parler toutes les langues était malheureusement restée dans ses affaires. La porteuse de masques ne put que hausser les épaules pour signifier qu’elle ne comprenait pas.
— Ah ! mais c’est que tu veux faire la maligne et me faire croire que tu n’entends rien à ce que je te dis ! éructa le gros seigneur. Je suis le maître de ces terres et je t’ordonne de m’expliquer ce que tu cherches dans ces grottes ! Vas-y, parle, ou je te fais couper la langue !
Dans son propre dialecte, Fana tenta d’expliquer au disgracieux personnage qu’elle ne comprenait vraiment rien à ce qu’il disait et qu’il ferait mieux de la libérer tout de suite. Bien sûr, elle aurait aimé pouvoir discuter avec lui, mais comme il leur était impossible de communiquer… À moins que… D’un mouvement de la tête, elle lui montra ses effets personnels qui étaient à ses pieds.
— OH NON ! petite vermine ! s’exclama Édonf. Tu veux ton arc pour nous tuer ensuite ? Et que dirais-tu de ceci plutôt ?
Le seigneur révéla alors ce qu’il cachait derrière son dos. Il brandit vers la tête de Fana la boule de métal qu’il avait trouvée dans son sac ! La jeune fille s’agita en le sommant, toujours dans sa langue, de la lui rendre immédiatement !
— À te voir t’énerver ainsi, fit le gros crapaud en rigolant, on peut deviner que cette chose a beaucoup de valeur. Alors, dis-moi ce que tu fabriques chez moi ou j’abîmerai ton précieux bien jusqu’à ce que tu ne le reconnaisses plus ! Ha ! ha ! ha !
Lorsqu’il fit mine de jeter la boule contre le roc, Fana hurla tant et si fort que les soldats, mains sur les oreilles, eurent un mouvement de recul. La sphère de métal lui était indispensable pour faciliter sa vie au quotidien. Sans cet objet pour amplifier ses ondes cérébrales, la porteuse de masques n’aurait plus accès à l’esprit des animaux aquatiques, ni même à ses autres aptitudes mentales.
— Bon, parle maintenant ! vociféra Édonf sous les rires de ses soldats. Dis-moi ce que tu fais ici et pourquoi, l’autre nuit, nous avons vu un dragon survoler mon royaume ! Serais-tu l’espionne d’une armée de mercenaires qui désire s’emparer de mes biens ? Est-ce cela ? ALLEZ, PARLE !
Incapable de communiquer dans ce langage, Fana tenta de se dégager des mains des soldats qui la tenaient, mais elle ne réussit qu’à exciter davantage la colère d’Édonf qui finit par lancer de toutes ses forces la sphère métallique contre la paroi rocheuse. Sous le regard horrifié de la jeune fille qui se figea instantanément, la boule éclata comme si elle avait été de verre et laissa s’échapper un épais liquide rouge. Expulsé de son milieu habituel pour être projeté dans le sable, un petit hippocampe translucide s’agita vivement quelques secondes, puis cessa de bouger.
— POUAH ! C’EST DÉGOÛTANT ! s’écria Édonf en écrasant de son gros pied le petit animal. QUELLE HORREUR !
Fana était rouge de colère devant la stupidité du mastodonte. Cela suffisait maintenant ! En utilisant la force du masque de l’air, elle parvint à se défaire des deux soldats ahuris pour bondir sur Édonf qui, recevant ses deux pieds dans l’abdomen, se retrouva cloué au sol, le souffle coupé. Afin de se débarrasser rapidement du reste du bataillon, la porteuse de masques changea l’eau de la baie en une pieuvre d’eau géante dont les bras démesurés se mirent aussitôt à remuer dans tous les sens. Ses grands tentacules livides s’étendirent ensuite vers la grève pour s’emparer un à un des soldats d’Édonf. Désarmés devant un tel monstre, les hommes du seigneur se retrouvèrent tour à tour projetés dans les airs avant de retomber dans les arbres tout en haut de la falaise pour les plus chanceux, alors que les autres heurtèrent violemment les différentes colonnes de pierre de la baie. Certains volèrent si haut qu’en retombant plus loin dans les vagues du large ils se brisèrent les os et ne purent nager jusqu’au rivage.
Toujours sur le dos, le seigneur Édonf assista, impuissant, à la perte de ses hommes. Fana se jeta alors sur son gros ventre et colla son front contre le sien.
— Tu te crois bien malin, grosse baudruche, siffla-t-elle entre ses dents. Tiens ! Essaie de retrouver ton chemin maintenant !
Grâce à ses pouvoirs mentaux, Fana embrouilla les ondes cérébrales du seigneur et emprisonna sa raison dans un labyrinthe complexe de pensées, d’idées et d’émotions qui le plongèrent dans un état de stupeur. Le gros Édonf, maintenant incapable d’appréhender le monde de façon cohérente, se mit à balbutier et à lancer du sable autour de lui.
— Tu ne retrouveras ta tête que si tu réussis à trouver en toi la gentillesse, la délicatesse et la bonté. Autrement, tu baveras comme un bébé jusqu’à ton dernier souffle ! Que la malédiction de mon peuple te soit salutaire ou qu’elle finisse par t’éroder comme le ferait la mer. Mes salutations, bouffi !
Constatant avec soulagement que le bataillon avait été anéanti, Fana fit se dissiper sa pieuvre d’eau et reprit ses affaires pour aller s’installer de l’autre côté de la baie. Triste et abattue par la perte de sa sphère de métal, la jeune fille faillit ne pas remarquer la disposition singulière de coquillages sur une paroi rocheuse. En regardant de plus près, elle sut aussitôt que c’était bien ce qu’elle cherchait. Il s’agissait des runes funéraires de la princesse Crivannia dont Médousa lui avait parlé, et la porte de l’eau se trouvait bien devant elle.
Confiante, Fana fit un pas en avant et disparut à travers la pierre.